La route de Tassiga d'Antoine PIAZZA
Ce n'est pas parce que vous n'avez pas d'intérêt particulier, voire même aucun intérêt, pour les travaux publics que vous n'aimerez pas le livre d'Antoine Piazza "La route de Tassiga". Sa lecture a été pour moi une vraie découverte à la fois d'un auteur et d'un univers pas ou peu présent dans la littérature. Tassiga est une petite ville d'Afrique de l'Ouest (du Mali en fait, mais ce pays n'est jamais cité dans le livre), aux confins de nulle part. Le narrateur, instituteur ayant opté pour la coopération afin d'échapper au service militaire, est employé par "La Compagnie", grosse entreprise de travaux publics, pour enseigner non aux enfants du pays mais à ceux des "expatriés" venus dans ce coin perdu pour y construire une route de 160 km, ne reliant aucun autre tronçon ! ; sorte de long serpent coupant au travers des plantations de mil et s'arrêtant au milieu de "rien". "La Compagnie" c'est une centaine d'hommes, venus de France ou d'ailleurs pour travailler à ce chantier dans des conditions de pénibilité extrême : la poussière, la chaleur accablante de la saison sèche, l'air irrespirable, les pluies torrentielles de l'hivernage, les blates... C'est aussi quelques deux cents paysans qui s'activent à casser du caillou mais qui, sans crier gare, troquent la pioche pour les outils agricoles quand le temps des semailles ou des récoltes est venu... c'est enfin la ronde des engins, des pick-up... qui dans un ballet incessant font des allers-retours sur cette portion de route qui les pousse toujours plus loin. Le narrateur, de par son statut particulier, pose sur cette micro-société un regard objectif, aiguisé, plein d'humour et d'humanité aussi. Il décrit ce monde clos, ayant avec les "locaux" des contacts réduits aux quelques services utilitaires, comme un monde de déracinés qui pourtant réussissent à former une société avec ses solidarités, ses affrontements, ses rivalités, ses espoirs, ses rêves. Société essentiellement masculine avec toutefois quelques "épouses" qui tentent de trouver dans ce milieu étranger une place, des repères... mais en vain ; elles finissent par sombrer dans l'ennui, la solitude, le désoeuvrement. Tout ce monde gravite autour de la personnalité puissante, stimulante du chef de chantier : Poncey. C'est la véritable courroie de transmission et d'entraînement de toutes ces équipes formées de cadres, d'ouvriers spécialisés, de manoeuvres... La route, c'est son oeuvre, sa passion, son rêve, "sa guerre" et s'il bouscule beaucoup "ses" hommes, exige toujours plus d'eux, il sait aussi donner du sens à leur travail, les rassembler autour d'une "oeuvre" à accomplir.
Prenez le temps d'entrer dans ce livre...et d'y rester ! il est dense, serré, sans dialogue, mais le style a une qualité d'évocation assez rare, simple mais puissante et surtout sans exotisme. Il y a dans ces pages (400 !) un souffle épique propre aux grandes aventures humaines. N'hésitez pas à prendre la route !...
Annie du B