Le crépuscule irlandais d'Edna O'Brien
C’est sans doute le livre le plus autobiographique d’Edna O’Brien qui se penche sur la relation mère-fille. Il alterne le point de vue de Dilly, la mère qui entre à l’hôpital pour se faire soigner et celui d’Eléonora, sa fille absorbée par une brillante carrière d’ écrivain et prise dans le tourbillon d’une vie tumultueuse. Dilly se sent abandonnée par cette fille qui bien que se souciant de son confort matériel a trop à faire pour lui consacrer du temps ; elle attend ses visites et « arpente » ses souvenirs. Apparemment tout oppose ces deux femmes, mais en faisant un long retour sur le passé, Eléonora va découvir que cette mère dont l’existence lui a semblé si « ordinaire » a elle aussi, à une époque, su faire preuve d’audace et de témérité en embarquant pour les Etats-Unis à la découverte de ce nouveau Monde que tant d’émigrés avaient idéalisé. Cette échappée loin de l’Irlande était le signe d’un désir d’autre chose, d’une autre vie même si Dilly, après avoir respiré un petit air de liberté a dû reprendre le chemin du pays natal et se résigner à une vie sans remous, austère, difficile à laquelle elle avait rêvé d’échapper. On découvre donc chez la mère la trame ténue de ce qui s’exprimera au grand jour chez la fille : celle-ci ne connaît pas la résignation ; son vital besoin d’indépendance lui fait très tôt quitter l’Irlande, ce « pays » qui ne peut que la condamner pour son esprit d’indépendance, sa liberté de pensée qu’elle exprime dans ses écrits jugés « scandaleux » et ses mœurs si peu conformes aux codes en vigueur dans l’Irlande catholique.
C’est un livre fort sur le lien mère-fille, où l’amour maternel triomphe finalement de toutes les incompréhensions mutuelles, de tous les non-dits et des jugements portés sur les comportements d’Eléonora.. On sent chez Dilly une vraie fierté (intériorisée) vis-à-vis de sa fille qui a bravé beaucoup plus qu’elle n’a jamais pu le faire les idées reçues sur la façon dont il faut conduire sa vie pour être quelqu’un de respectable. Mais Dilly reçoit quand même durement toutes les attaques que son entourage porte sur cette fille si peu conventionnelle : « les gens d’ici disent qu’ils vont engager des poursuites contre toi parce que tu les mets dans tes bouquins, et que les morts ils engageraient des poursuites contre toi s’ils étaient vivants » écrit Dilly à sa fille.
Ce qui force l’admiration chez Edna O’Brien c’est son acharnement à ne jamais faire de concession ; elle suit son chemin comme elle l’entend sans se soucier de toutes les marques d’hostilité que son œuvre a provoqué dans son milieu d’origine ; mais au fil de ses livres transparaissent son attachement et son appartenance à ce milieu avec lequel elle a dû faire rupture pour se libérer de toutes ses pesanteurs. Quand son premier livre est paru en 1960 les gens dit-elle « ont crié au scandale car ils ont été pris par surprise. Ils ont pensé que je les avais trahis ».
Elle a un vrai talent d’écrivain : son écriture alterne le lyrisme lorsqu’elle « s’empare » de la nature qu’elle regarde à la façon d’un peintre naturaliste et le style familier lorsqu’elle nous fait approcher de ses personnages.
Annie du B.











