Ecoute ma voix

On devine, dans les premières pages, que la narratrice a dû être élevée par sa grand-mère avec qui elle partage la vie depuis son retour des Etats-Unis. Alors que la vie pourrait être sereine, les premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer font leur apparition et  rythme la vie de cette jeune fille qui lui porte assistance. 


« Oui, les extraterrestres-dibbuks avaient été un avertissement. J’aurais dû m’alarmer à ces premiers signaux, me préparer au combat, alors que je n’avais même pas revêtu mon armure et ne pouvais m’imaginer que la guérilla de la maison se déplacerait sur un autre front, que ce ne serait plus moi qui tendrais des embuscades, mais un ennemi invisible qui attaquait sur deux fronts. »


« Les jours disparaissaient en premier, puis les mois, les années, les voix et les visages, comme dans une succession de tsunamis : chaque vague emportait un détail, l’amenait en pleine mer, dans l’océan, dans un lieu d’où il était impossible de revenir. Les rares choses capables de résister étaient, de toute façon, déformées par la violence de l’impact. »


Une chute dans le jardin aura bientôt raison de la vieille dame. Alors, commencera pour la narratrice le long chemin de la recherche de ses origines. Elle aurait bien sûr pu profiter de la présence de sa grand-mère pour lui communiquer des informations sur sa mère, son père, mais à cette époque, elle ne se posait pas ce type de question, mais maintenant qu’elle se retrouve totalement seule, elle a besoin de mener cette quête. « Le désir de regarder en arrière et d’explorer le passé n’arrive que lorsque les choses changent brutalement, à la suite d’un évènement imprévu ou atroce : une maladie, un vide ; alors, on prend à la fois une échelle et son courage à deux mains, car l’une et l’autre sont nécessaires pour monter au milieu de la poussière et ouvrir la valise : là-dedans, il y a, comprimées, des paroles non dites, des actions que l’on n’a pas accomplies, des personnes que l’on n’a pas connues, et il suffit d’un impact minime pour déchaîner les fantômes ».


La question de sa conception et de son destin l’interpelle : « Parmi des milliards de personnes, deux seulement, parmi des centaines de milliers de spermatozoïdes, un seul. Avant d’être les enfants de notre mère et de notre père, nous sommes le résultat de milliards de combinaisons et de choix - réalisés ou non - sur lesquels nul n’est en mesure de faire la lumière… Cet enfant à naître peut devenir Léonard de Vinci ou un plombier, voire un assassin féroce. »


 Au gré des découvertes dans ce grenier familial, la narratrice va remonter le fil de ses origines, la vie de sa mère, la rencontre avec le beau professeur de philosophie, le premier avortement, la première grossesse, la naissance d’une petite fille, les soirées entre amis avec la découverte de la liberté, de l’alcool et de la drogue (nous sommes à la fin des années 60), et puis, le drame.


Elle va se lancer à la découverte de son père, construire avec lui de toutes nouvelles relations.


Mais, son chemin n’aurait pas été totalement parcouru si elle ne s’était pas rendu à Haïfa pour y rencontrer peut-être le dernier survivant de toute une génération, l’Oncle Ottavio, un homme formidable aux côtés de qui elle va trouver un nouveau sens à sa vie, une vocation. Connaître son passé va lui permettre de construire son projet personnel. « C’est le souvenir qui construit l’être humain, qui le situe dans l’histoire, son histoire personnelle et la grande histoire du monde qui nous entoure, et les paroles sont les traces que nous laissons derrière nous. » « Un enfant qui vient de naître n’est pas un tableau  blanc sur lequel on peut écrire n’importe quoi, mais une nappe sur laquelle quelqu’un a déjà tracé la trame d’une broderie. »


La narratrice va mener un véritable parcours initiatique au moment où elle se retrouve totalement seule.


Susanna TAMARO, dont l’œuvre est particulièrement bien traduite par Marguerite POZZOLI, nous livre un MAGNIFIQUE roman sur la mémoire, la nécessité pour chacun de connaître ses origines pour se construire un avenir, la transmission entre les générations, l’apprentissage des jeunes auprès des plus âgés.


J’ai été captivée dès les premières pages par le destin de cette jeune femme. Encore une écrivaine que nous allons devoir suivre de très près ! Elle a écrit « Va où ton cœur te porte » qui s’est vendu à plus de 5 millions d’exemplaires à travers le monde. Comment avions-nous fait pour passer à côté ?


Ce livre est un BIJOU.


Annie