Ce livre confirme qu’Antonio Lobo Antunes est un très  grand auteur au style flamboyant inimitable. Les thèmes qu’il aborde  reviennent de façon obsédante ; ils   nous touchent au plus profond de nous-même  par leur densité, leur universalité.

Ce livre est  le long monologue d’un homme revenu brisé de son séjour en Angola où il a été envoyé en tant que médecin militaire durant la guerre d’indépendance. Il fait remonter ses souvenirs, « son douloureux apprentissage de l’agonie », au cours d’une nuit, les livrant dans toute leur brutalité à une femme de rencontre avec laquelle il espère partager un peu de tendre humanité, l’alcool étant censé jouer un rôle libérateur. Nous faisons avec lui une plongée dans l’horreur d’une guerre faite par des militaires désabusés, conscients pour la plupart d’être les victimes d’une mauvaise farce, sacrifiés pour la gloire de quelques gradés ou « dignitaires portugais, commanditaires méprisants et lointains ».

Le milieu est hostile, le climat exténuant et la mort une menace permanente. Dans ce « cul de judas » chacun s’acharne, selon l’énergie qui lui reste, à ne pas mourir. Parfois certains abandonnent la partie.

Les relations avec les autochtones sont marquées soit par une indifférence dédaigneuse ou un racisme des plus humiliants, particulièrement à l’encontre des femmes dont on abuse sans vergogne en bons conquérants qui savent leur cause perdue.

Le récit entrecoupé de réflexions intimes de l’auteur sur ses rapports avec les femmes est une suite de fragments sur l’horreur de cette guerre qui le poursuit et le hante comme un cauchemar. Ce qu’il a vécu en Angola l’a marqué définitivement et c’est un homme vaincu, « désemparé  de lui-même »   qui parle. Il ne se pardonne pas d’avoir été le complice lâche de cette guerre injuste et inutile alors que tout en lui se révoltait. Il est revenu dans son pays natal, brisé,  inadapté à la vie, incapable de se libérer de ses fantômes, de s’aimer donc et d’aimer les autres. Ses relations amoureuses se construisent  sur des illusions et il retourne immanquablement à sa desséchante solitude.

C’est un livre poignant, violent, iconoclaste,  présentant une vision crépusculaire, hallucinée d’une tragédie  de "notre" histoire  dont le souvenir est  toujours brûlant pour le narrateur. Il nous la livre avec une sincérité crue,   sans complaisance et une dureté parfois extrême.

Ce livre est écrit dans  un style baroque, splendide,  « lumineux », même lorsqu’il décrit la noirceur et l’inhumain. Les images, les métaphores sont toujours très riches avec des touches d’humour même si c’est un humour de dérision, dévastateur. Il y a des pages sublimes sur les lieux, les paysages, les hommes noirs et leur « tranquillité immémoriale pour qui le temps et la distance et la vie ont une profondeur et une signification impossible à expliquer à qui est né entre des tableaux d’infantes et des réveille-matin, aiguillonné par des dates de batailles, des monastères et des horloges pointeuses »…

Ce roman d’expérience (Antonio Lobo Antunes a passé 27 mois dans « l’enfer » angolais) est paru en 1979 au Portugal. C’est le premier livre de l’auteur à avoir été traduit en français. C’est un livre qui ne s’oublie pas et qu’il faut lire car au-delà du contexte propre à l’Angola, il nous parle de l’horreur de toutes les guerres de façon magistrale.

 

Antonio Lobo Antunes dit : j’écris pour me sauver ».

 

Annie du B.