Cristallisation_secr_te_Yoko_Ogawa_Annie

L’île où se déroule cette histoire est depuis toujours soumise à un étrange phénomène : les choses et les êtres semblent promis à une sorte d’effacement diaboliquement orchestré. Quand un matin les oiseaux disparaissent à jamais, la jeune narratrice de ce livre ne s’épanche pas sur cet évènement dramatique, le souvenir du chant d’un oiseau s’est évanoui tout comme celui de l’émotion que provoquaient en elle la beauté d’une fleur, la délicatesse d’un parfum, la mort d’un être cher. Après les animaux, les roses, les photographies, les calendriers et les livres, les humains semblent touchés : une partie de leur corps va les abandonner.


En ces lieux demeurent pourtant de singuliers personnages. Habités de souvenirs, en proie à la nostalgie, ces êtres sont en danger. Traqués 


Mon avis :


La narratrice, fille d’une mère sculpteur et d’un père ornithologue, a été personnellement touchée par ce phénomène hors du commun, la disparition de sa mère, puis celle de son père, ensuite celle de sa nourrice et enfin celle de la famille Inui. Après les êtres qui lui sont les plus chers, ce sont les objets de sa vie quotidienne qui vont s’envoler, les hommes et les femmes vont devoir abandonner progressivement la nourriture, les livres… et puis s’adapter à un climat hostile : l’hiver devient la seule et unique saison, la neige recouvre le sol, posant rapidement la question du chauffage, de la circulation…


Tout ce petit monde se trouve régenté par des traqueurs de souvenirs, la police secrète de cet univers chargée de faire respecter la disparition de ce qui est décrété. Des visites régulières des domiciles permettent de repérer les fautifs, qui seront alors déportés.


Cette fiction rappelle cruellement les récits d’hommes et de femmes témoignant de temps de guerre : le rationnement de la nourriture, le contrôle des déplacements, la suppression des livres, la déportation. Plus généralement, c’est une métaphore des régimes totalitaires.


C’est aussi une satire de notre société de consommation qui contribue à nous entourer d’objets on ne peut plus superflus qui, une fois disparus, ne laisseront finalement que bien peu de place dans notre esprit. L’instinct de survie nous permettrait de vivre autrement. Pouvons-nous encore l’imaginer ? C’est-ce que nous propose ce très beau roman d’origine japonaise.


C’est enfin un livre sur les souvenirs, la mémoire, la réminiscence d’images liée à des odeurs, des sons…


Pour vous plonger dans ce livre fantastique, je vous livre un extrait relatant la disparition du parfum : « Quand j’étais jeune, toutes les filles se parfumaient avant un rendez-vous. C’était presque aussi important de choisir un parfum qu’un vêtement pour séduire l’homme qu’on aimait.  … On l’appréciait pleinement. Alors que maintenant ce n’est plus possible. On ne vend plus de parfum nulle part. Plus personne n’en veut. Le parfum a fini par disparaître à l’automne de l’année où nous nous sommes mariés, ton père et moi. … Mais personne n’y faisait attention. Puisque de toute façon le parfum avait disparu du cœur de chacun. »


C’est un roman très original qui ne vous laissera pas indifférent(e), j’en suis sûre.


Annie