Ce texte court mais très dense et douloureux fait partie des "récits de l'exil" de Nina Berberova. Il met à nu la solitude résignée de ces russes de la première génération contraints à l'exil. Ariane et Sacha sont  deux soeurs qui vivent à Saint-Petersbourg dans les années  1920 avec leur père, homme étrange, gagné par des accès de folie. Ils vivent dans un dénuement extrême marqué par le froid, le manque de nourriture et une vie à l'étroit dans une seule pièce. Les jours se suivent pour Sacha, mornes, sans but. Seule l'amour sans partage qu'elle porte à sa soeur lui donne un peu de chaleur... mais Ariane cherche à s'échapper de cette atmosphère délétère et part vivre avec Samoïlov un "théâtreux" marié. Sacha ne fera jamais le deuil de la "perte" de cette soeur aimée. Avec son père elle émigre à Paris qui scintille comme un objet brillant dans son esprit. Mais le rêve s'évanouit vite, Paris leur offre la même précarité que Saint-Petersbourg : "Quand je jetai un coup d'oeil à la fenêtre de notre appartement parisien, il me sembla que rien n'avait changé". C'est dans cet appartement sinistre, dans un quartier qui l'est autant que Sacha va passer 16 ans de sa vie :"de ma jeunesse, il ne me restait rien, j'avais été une petite fille laide, anguleuse et musclée, puis une jeune fille trapue et pâle. Rapidement je devins sans âge...... j'étais arrivée à l'âge de 13 ans, j'en aurai bientôt trente, et pourtant j'avais parfois  l'impression d'être toujours la même, de n'avoir rien appris, rien découvert, rien acquis que ne n'eusse déjà là-bas : la connaissance de la vie, le désespoir de la solitude, des sentiments élevés, mystérieux".

Sacha travaille comme repasseuse, fait vivre la maisonnée (son père puis sa tante), économise sur son maigre salaire, paie l'enterrement de son père, écoute les divagations nostalgiques d'autres exilés, le soir, autour d'une tasse de thé, refuse l'offre d'un prétendant, repense à Samoïlov et au monde "différent" qu'il incarnait. Elle le revoit un jour à Paris, revenant du Goulag. Il lui apprend la mort d'Ariane du typhus. Cette courte entrevue est pour Sacha comme un petit moment de lumière dans le terne de sa vie. Elle se met à espérer cette étincelle qu'elle appelle une "aspiration à la noblesse, une soif de sagesse, d'amour, de vérité". Attendre et espérer...

Ce récit, tout empreint de nostalgie, subtil et sensible  est comme un poème sur le mal de vivre mais aussi sur la flamme qui se s'éteint jamais au coeur de ces exilés qui ont beaucoup perdu sauf leur âme.