Voilà un extrait de La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, roman de Philippe Delerm paru il y a déjà quelques années. Un véritable délice !

Le paquet de gâteaux du dimanche matin

Des gâteaux séparés, bien sûr. Une religieuse au café, un paris-brest, deux tartes aux fraises, un mille-feuilles. A part pour un ou deux, on sait déjà à qui chacun est destiné - mais quel sera celui-en-supplément-pour-les-gourmands ? On égrène les noms sans hâte. De l'autre côté du comptoir, la vendeuse, la pince à gâteaux à la main, plonge avec soumission vers vos désirs ; elle ne manifeste même pas d'impatience quand elle doit changer de carton - le mille-feuilles ne tient pas. C'est important ce carton plat, carré, aux bords arrondis, relevés. Il va constituer le socle d'un édifice fragile, au destin menaçé. - Ce sera tout !

Alors la vendeuse engloutit le carton plat dans une pyramide de papier rose, bientôt nouée d'un ruban brun. Pendant l'échange de monnaie, on tient le papier par en dessous, mais dès la porte du magasin franchie, on le saisit par la ficelle, et on l'écarte un peu du corps. C'est ainsi. Les gâteaux du dimanche sont à porter comme on tient un pendule. Sourcier des rites minuscules, on avance sans arrogance, ni fausse modestie. Cette espèce de componction, de sérieux de roi mage, n'est-ce pas ridicule ? Mais non. Si les trottoirs dominicaux ont goùt de flânerie, la pyramide suspendue y est pour quelque chose - autant que çà et là quelques poireaux dépassant d'un cabas.

Paquets de gâteaux à la main, on a la silhouette du Professeur Tournesol - celle qu'il faut pour saluer l'effervescence d'après-messe et les bouffées de PMU, de café, de tabac. Petits dimanches de famille, petits dimanches d'autrefois, petits dimanches d'aujourd'hui, les temps balance en ostensoir au bout d'une ficelle brune. Un peu de crème patissière a fait juste une tâche en haut de la religieuse au café.

Caro

delerm