Jours de chance de Philippe ADAM

Que feriez-vous si vous gagnez le gros lot à la loterie nationale ? Démissionner de votre travail, réaliser un rêve d’enfant, acheter un château, de belles voitures, voyager ?
L’auteur imagine, avec une délicieuse ironie, les vies de personnes qui se retrouvent soudainement extrêmement riches et dépeint leur quotidien, parfois triste à mourir et leurs états d’âme, souvent peu enviables. En effet, ne plus se battre dans la vie peut devenir d’un ennui abyssal et l’isolement affectif peut se révéler irréversible.
Il y a ceux pour qui cela arrive trop tard car ils sont vieux et à part se refaire les dents, qui coûtent une fortune, que faire d’une telle somme ? Il y a ceux pour qui c’est trop tôt car être rentier à 30 ans, c’est agréable mais encore faut-il avoir le désir de faire quelque chose de sa vie. Pour d’autres les habitudes changent peu, il faut toujours promener le chien et celui qui a une sale tête garde sa sale tête. Et le plus drôle est celui qui veut s’acheter une culture littéraire mais qui ne s’intéresse qu’au physique de la belle enseignante qu’il a engagé.
La forme surprend au début car l’éditeur ne précise pas la nature de ce livre sans chapitre : roman, récit, nouvelles ? Puis on réalise qu’il s’agit de différents fragments de vie, et à chaque paragraphe on plonge dans une autre fiction dont le fil rouge est l’argent qui tombe du ciel.
Bien écrit, se lit vite (170 pages) : à ne pas manquer !
mjo
La balance des blancs Jacques Henric
La balance des blancs
Jacques Henric
Editions du Seuil, mars 2011-
Explication du titre : un terme de photographe
« Présenter devant l’appareil numérique ou le caméscope une surface étalon reconnue comme blanche et nommée comme telle par l’œil humain. L’électronique modifie alors les réglages internes de l’appareil pour que cette surface apparaisse blanche lors de l’enregistrement »
Tout est visuel dans ce « récit » et tout est intériorisé, intellectualisé par l’interaction incessante avec les références culturelles, esthétiques qui « truffent » ce texte, lui donnent profondeur ou en brouillent les pistes, c’est selon ! (pas moins de 29 auteurs de Virgile à Pessoa en passant par Joyce et Kérouac sont cités en appui de ses réflexions ….farcissures à la Montaigne)
La langue est assez époustouflante, boursouflée de ces références, les digressions et ajouts font penser également à un texte à la « Malraux »
De quoi s’agit-il ? de la perte possible de la puissance virile, de la perte de la vie peut-être….à l’occasion d’un cancer de la prostate, celui qui est le compagnon de Catherine Millet décrit sans ambages les interrogations, terreurs, intérêts philosophiques, commentaires ontologiques suscités par cette opération dont il tient le journal….
C’est parfois suprêmement agaçant et parfois émouvant.
On y côtoie un auteur amateur de littérature qui nous amène à visiter ou à revisiter de l’intérieur de manière « sensible » selon le terme photographique des écrits qui s’impressionnant et se balançant avec d’autres prennent un relief inattendu …ainsi p 192-193 Casanova côtoie Catherine de Sienne, mais aussi Calderon et Baudelaire et Manet et Barthes …
La mort, l’occident, le sexe sont les grandes thématiques
Un homme les résume : Casanova
Un ou plutôt deux car il se trouve que le médecin qui opère le narrateur porte ce patronyme !!!
« Le dieu Eros est avec moi, il m’a rassuré : l’homme masqué aux doigts de fée précautionneux, qui s’affaire au-dessus de mon abdomen ouvert , a pour nom Casanova » p11
Il est impossible de résumer un tel livre, il faut s’y couler, sauter des pages si on est exaspéré, les relire si on est charmé !!!
Anne
La reine Alice Lydia Flem
La reine Alice
Lydia Flem
Editions du Seuil ,février 2011
Très différent des autres ouvrages lus (Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Lettres d’amour en héritage)
C’est une chronique rythmée par les « Chimios » de 1 à 6 et scandées par des chapitres intitulés
v De l’autre côté de soi
v Le labyrinthe des agitations vaines
v La Forêtdu Pas à Pas dela Convalescence
Nous sommes d’emblée plongés dans cette réalité qui concerne tant d’entre nous : le cancer , et cette transcription qui emprunte au style, aux personnages de la « traversée du miroir » écrite par Lewis Carroll traduit de manière subtile, tragique et comique l’indicible de cette réalité à laquellela ReineAlice(l’auteur elle-même sans doute) ne peut échapper.
Dans cette « traversée de la maladie et d’elle-même », la narratrice peu à epu reconquiert son royaume et cela passe par l’écriture, sa complice est sa chatte Dinah, confidente de ces propos p 72
« Que penses-tu de mon idée ? Maintenant que j’ai retrouvé le stylo de mon enfance, je pourrais peut-être m’en servir…inventer une histoire fantastique…l’histoire d’une dame dela Renaissancequi sortirait de son tableau pour se faire soigner cinq siècles plus tard…oserais-je Dinah ?Que penserait Lewis Carroll ? avons-nous le droit de lui échapper d’en faire à notre guise,…. »A votre seul désir ! »m’a confiéla Licorne….Chiche, Dinah ! Je vais essayer de touiller dans la marmite des mots pour voir ce qui en sort.. »
Dans ce royaume, la règle est l’inversion, tous les repères sont faussés : le vrai, le faux, la vie, la mort… cette déréalisation singulière semble coïncider avec le peu de cas que l’on fait du « patient » dans les couloirs des hôpitaux.
Le cheminement de la conscience de la patiente, ses espoirs, dépressions, agacements est transposé selon le mode des aventures d’Alice et cela développe une vision à la fois singulière et universelle…le conte est cruel et …initiatique…jusqu’aux philosophes qui défilent dans l’ordre inverse de l’alphabet
(Zénon, Ypsilon, Xénophane, Wiggenstein, Vico, Ubu, Pythagore, Newton, Niestzche, Montesquieu, Kierkegaard, Aristote) et discourent « des mêmes questions que les malades ;la vie, la mort, l’infini, l’éternité »
Au total, cette « fantaisie » sur le thème tragique de la maladie est très touchante et nous prenons à cette histoire digne des « Mille est une Nuits » un intérêt vital : que cette fable éloigne – par la magie de l’écriture- des frontières de la mort ….ou nous y accoutume par son étrangeté absolue
Autre aspect très intéressant l’addition des photos prises par l’auteur –à hauteur de sa table de chevet- compositions pleines de poésie d’objets quotidiens détournés de leur fonction première …
Anne
Une femme fuyant l'annonce David Grossman
Une femme fuyant l’annonce
David Grossman Seuil , Août 2011
Le titre : il ressemble au titre d’un tableau et c’est effectivement un tableau qui se déroule devant nous : celui d’un groupe de personnes liées par le sang, l’amour, la guerre et ce , durant plusieurs périodes : la guerre des 6 jours en 1967 et l’époque contemporaine du conflit opposant Israël aux Palestiniens.
Dans un premier temps , il faut accepter de ne pas comprendre grand-chose aux personnages : Ora, Avram et Ilan et aux événements dans les premières pages qui évoquent 1967, la guerre des 6 jours pendant lesquels ces trois jeunes gens nouent une relation à la « Jules et Jim »
p 19 La première phrase du texte :
« Hé toi la fille, tu vas te taire ! »
Cette injonction s’adresse à Ora qui crie dans son cauchemar…
Parler incessamment, c’est ce que va faire Ora dans la partie qui suit le prologue de 1967 et s’inscrit dans l’année 2000 : temps qui aurait dû être celui d’une randonnée avec son fils, Ofer, mais qui est celui de sa fuite dans la Galilée où elle devait marcher avec lui.
Son fils cadet s’est engagé volontairement dans une expédition militaire alors qu’il venait de finir son service militaire. Cette randonnée qu’il annule, Ora va la faire plutôt que d’attendre « l’annonce de la mort de son fils » lors de cette expédition dangereuse.
Elle entraîne avec elle Avram . Son mari Ilan et son fils aîné Adam sont partis aux Etats-Unis ; prenant de la distance avec elle.
Lors de cette marche forcée elle va « raconter » Ofer à Avram dont on comprend qu’il est le père naturel de ce jeune homme qu’il n’a pas élevé et qu’Ilan-en toute connaissance- a adopté comme son fils.
On comprend qu’Ora à l’époque de la guerre des 6 jours –en toute innocence-, a tiré au sort dans un chapeau, celui qui devait participer lors de la guerre des 6 jours à une mission extrêmement périlleuse (c’est Avram qui a été désigné) p 259 et on découvre le passé atroce de prisonnier d’Avram lors de la guerre des 6 jours et l’état dans lequel cette détention et les tortures subies l’ont laissé : p 155
On discerne ce que furent les liens amoureux entre Ora et les deux hommes, l’amitié exceptionnelle qui liait Avram et Ilan ; comme celle qui unit les deux fils d’Ora : Adam et Ofer . on voit comment cette narration est une renaissance entre Ora et Ofer………….
Tout réside en fait dans la puissance de narration : narrer Ofer à Avram, c’est le faire exister et éloigner la mort, de même lorsque la focalisation épouse le point de vue omniscient et qu’on revient à cette période troublée où Avram, blessé va tomber aux mains des Egyptiens ( récit réalisé par Ilan à Ora, la veille de la naissance d’Ofer ) ce sont par les paroles délirantes d’Avram captées par Ilan sur un poste radio de l’armée que nous en avons connaissance……..
Ce roman qui nous « précipite » au sens chimique dans la guerre au Moyen-Orient est d’autant plus émouvant que l’auteur l’a écrit alors que son propre fils était à l’armée, ce dernier en a lu les ébauches avant de mourir au combat …
David Grossman a fini son livre : l’annonce qu’il (elle) redoutait a eu lieu ; il n’a pas fui mais écrit, peut-être la seule façon de vivre son deuil………
Anne
Sur la lecture. M. Proust
Pour Proust « la lecture n'agit qu'à la façon d'une incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité personnelle... Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clés magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle... ».
Dans un petit texte de 62 pages Proust fait l’apologie de la lecture et nous donne sa conception de celle-ci en la confrontant à d’autres auteurs. Sa lecture m’accompagne dès que je sors me promener. En effet j’ai emprunté (à la bibliothèque préféré d’Annie) ce joli texte enregistré et lu par A. Dussolier. Une manière très agréable d’entendre les longues phrases et digressions de l’auteur avec un débit très rapide. Un vrai délice. Si l’on a pour habitude de dire que la lecture de Proust se mérite et bien pour cette année 2012 je vous souhaite farniente et bonheur à l'écoute de ce CD et bonne lecture aux plus inconditionnelles.
Brigitte
La Délicatesse de David et Stéphane FOEKINOS
Nathalie est jeune, belle, et file le parfait amour avec François. Mais son bonheur bascule lorsqu'il succombe à un accident. Nathalie sombre dans la dépression et s'investit sans relâche dans son travail pour surmonter cette terrible épreuve. C'est alors qu'elle « rencontre » un collègue de travail, Markus, timide et discret au physique « atypique ».
Le film prouve une fois de plus que l'Amour n'est pas toujours là où on l'attend...
Comme dirait une proche pour m'inciter à aller le découvrir : « film tout en délicatesse … et on en tomberait même sous le charme de François Damiens. » C'est une comédie sentimentale émouvante, drôle et pleine de fantaisie. Le spectateur est embarqué dans une belle aventure poétique à l'humour irrésistible. On navigue entre les genres, valse avec les sentiments, laisse couler quelques larmes ou éclate de rire.
Récompensé par dix prix littéraires, le roman de David Foenkinos, La Délicatesse, s'offre une très belle adaptation grâce au talent de deux acteurs au naturel charmant.
Ingrid
BONNE ANNEE 2012
Ce sont tous les livres qu'il vous reste à lire...
pas de problème, en 2012, vous aurez
366 jours
253 jours ouvrés
105 jours de week-end
11 jours fériés
3 jours fériés le week-end 
117 jours de vacances scolaires (zone A)
Alors pas de panique !!!
ça ne va être que du plaisir et que de belles découvertes à venir...
Entre les coups de coeur et les coups de griffe,
nous devrions avoir quelques billets à diffuser sur notre blog préféré...
BONNE ANNEE 2012
Annie
Le caveau de famille de Katarina Mazetti
Après « le système Victoria », dont la vie de l’héroïne était une fiction vertigineuse et éreintante (Annie, tu me suis ?), j’ai décidé de retourner vivre avec Désirée et Benny, la bibliothécaire et le paysan dont le quotidien était aux antipodes l’un de l’autre dans « le mec de la tombe d’à côté », mais qui ne peuvent plus vivre séparés car la magie de l’Amour n’est pas discutable.
Dans « Le mec de la tombe d’à côté », nous avons eu amplement le temps de faire connaissance de ce couple, bien sympathique mais constitué de deux personnes à la personnalité affirmée et peu enclines à faire des compromis, même au nom du grand amour. La vie dans la ferme ne sera pas un long fleuve tranquille mais plutôt un torrent d’activités diverses, entourée d’une progéniture et de vaches exigeantes.
J’ai beaucoup ri au début, puis de moins en moins car Katarina Mazetti nous sert le même plat, certes très bon, mais le dosage des épices, dont l’humour était l’ingrédient en note de tête, ne m’a pas sidérée comme ce fut le cas dans le précédent roman.
Pourtant je suis prête à découvrir la suite de leur vie de famille, toujours mouvementée et souvent au bord du précipice, car tous les deux ont un point commun qui fait craquer le lecteur : un gros cœur d’artichaut !
Et puis comme le dit si bien Hélène Gestern : « Tout équilibre n’existe que dans l’hypothèse d’une rupture ».
Alors oui j’attends impatiemment le troisième volume, quand même !
mjo
Pas d'inquiétude de Brigitte Giraud
« Medhi est tombé malade quand nous avons emménagé dans la nouvelle maison. C'est moi qui avais relevé la boîte aux lettres ce jour-là, c'était un samedi matin. J'avais entre les mains l'enveloppe blanche petit format qui contenait des résultats d'analyses que nous ne saurions pas interpréter et qui allaient changer notre vie. »
Dès l'incipit, Brigitte Giraud met son lecteur en alerte, sous tension. Sa plume rigoureuse et maîtrisée fera la reste, avec à la clé un texte magnifique, fluide et juste, tout en sensibilité.
Brigitte Giraud dépeint les perturbations familiales et sociales à la suite d'une nouvelle inquiétante : la maladie d'un jeune adolescent.
Que se passe-t-il dans une famille lorsqu'un événement de ce type arrive ?
Comment l'inquiétude et la peur viennent modifier les comportements ?
Comment se modifie la relation aux autres ?
Le « je » de ce récit (inspiré d'une histoire vraie) est le père de famille. Il remet en scène ce qui s'est passé autour de Medhi et sa maladie. C'est à travers son unique regard « a posteriori » que nous appréhendons les points de vue des autres personnages. Ces deux aspects rendent la lecture du texte plus aisée, plus légère que si le point de vue avait été maternel ou si l'histoire s'était déroulée sous nos yeux.
Ainsi page après page, nous suivons le parcours de ce père aux côtés son enfant malade, frappé à la fois par la douleur, la culpabilité, la peur, l'inquiétude et l'espoir. Nous le voyons évoluer et devenir un autre homme.
Une des questions centrales du roman se pose: comment accompagner son enfant gravement malade alors que le monde du travail est si impitoyable ?
La question du travail tient effectivement une place importante dans le récit et est source de bon nombre d'inquiétudes. La notion du temps est tout aussi prépondérante.
Très beau cadeau littéraire. Merci.
Ingrid
Le vestibule des causes perdues de Manon Moreau
« Compostelle est en Galicie, au bout de l’Espagne, on peut dormir dans des auberges pour pèlerins, le chemin suivrait la Voie lactée, enfiler deux paires de chaussettes c’est mieux, des gens marchent sur ce chemin depuis l’an 957, dans le sac à dos l’essentiel et pas un gramme de plus, 1600 kms entre le Puy-en-Velay et Compostelle, soit deux mois de marche ». p 89
Durant les 15 derniers jours, j’avais hâte de retrouver, tous les soirs, Mara, Robert, Sept Lieues, Henrique, Bruce, Clotilde, le Breton, partis sur le chemin, « avec des mystères comme des petits moteurs planqués dans les sacs à dos. Des mystères tristes ou gais, qui leur faisaient dévaler les pentes, traverser les rivières, se lever chaque matin pour prendre la route »….Le froid des refuges, la fatigue, la solitude, rien ne pouvait leur arriver ».
Le style de l’auteure, dont c’est le premier roman, est d’une grande délicatesse et dégage une chaleur d’âme précieuse. Elle sait nous faire sentir l’énergie qui grésille dans les corps des pèlerins, lestés d’une cause perdue mais dont « chaque petit pas apporte une force nouvelle qui peut faire déplacer des montagnes ».
A la fin du livre, on a des fourmis dans les jambes et on a envie de partir, sur le champ !
Merci Sophie pour ce beau cadeau partagé ! Et en parlant de cadeaux, dont c’est l’actualité brûlante, j’ai relevé une dernière phrase, qui accroche :
« La vie fait des cadeaux, mais tout aussi souvent, ils sont si mal emballés qu’il faut du temps pour comprendre que ce qui t’es arrivé est un cadeau. » p 329
Je le dis haut et fort : ce livre est un cadeau, à l’emballage somptueux !
mjo




